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QUAND LE BÉARN SE DISAIT GASCON

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QUAND LE BÉARN SE DISAIT GASCON

Texte diffusé lors de la seconde « Amassade gascoune » (assemblée gasconne) à Labastide-Cézeracq le 15 septembre 2018.

    Aujourd’hui pour tout le monde, le Béarn est une région historique considérée comme étant bien distincte de la Gascogne. Pourtant, cela ne fut pas toujours le cas et le Béarn appartint longtemps à la Gascogne. A l’origine, le Béarn fut une vicomté fondée au cours du Xe siècle par les ducs de Gascogne pour administrer le diocèse de Lescar, soit grosso modo la partie nord du Béarn actuel. Le centre de leur domination se situait en Vic-Bilh à Escurès avant de se déplacer à la fin du XIe siècle à Morlaàs. Avec le rattachement au Béarn des vicomtés d’Oloron et de Montaner, puis de la région d’Orthez, les vicomtes prirent de plus en plus d’autonomie vis-à-vis des ducs de Gascogne et de leurs successeurs, les ducs d’Aquitaine. Ils en vinrent même à faire hommage pour le Béarn aux rois d’Aragon-comtes de Barcelone en 1154 et en 1170 avant d’avoir une dynastie vicomtale catalane (les Moncade).

Carte de la vicomté de Béarn montrant les grandes étapes de sa construction : annexion de la vicomté d’Oloron, de celle de Montaner à l’est et de la région d’Orthez sur les vicomtes de Dax à l’ouest

    Pourtant le For d’Ossau mentionne toujours le service militaire dû par les Ossalois au vicomte de Béarn quand celui répondait à une convocation du duc d’Aquitaine – comte de Poitiers. Les limites de ce service militaire étaient les cols des Pyrénées (les ports) et la Garonne, soit les limites schématiques de la Gascogne. Dans le For de Morlaàs, le délai de convocation d’une personne accusée de meurtre ou devant payer une caution dépendait selon que cette personne était en Béarn (9 jours), entre les cols des Pyrénées et la Garonne (20 jours) ou en dehors de cet espace (40 jours). De même, une lettre de l’évêque et de la communauté de Bazas adressée au roi d’Angleterre – duc de Guienne Edouard Ier en 1290 expliquait que la monnaie de Morlaàs, frappée sans aucun changement et sans discontinuité de la fin du XIe siècle au début du XVe siècle, était la monnaie utilisée couramment en Bazadais. Cette monnaie ne pouvait être imitée, ou voir sa valeur augmentée ou diminuée sans l’accord de tous les prélats, de tous les barons et de toutes les communautés de la province ecclésiastique d’Auch, soit l’ancienne Novempopulanie qui correspondait à la Gascogne telle qu’elle était définie avant le milieu du XIIe siècle. Divers témoignages médiévaux démontrent sans ambiguïté que le Béarn était considéré comme gascon. Ainsi l’auteur poitevin du livre V du Codex Calixtinus (av. 1134) appelée de nos jours « Le Guide du Pèlerin » expliquait que la localité de Borce (vallée d’Aspe) était « sur le versant gascon » des Pyrénées.

Le vicomte de Béarn Guillem II de Moncade à la bataille de Portopi (1229) sur l’île de Majorque, selon une peinture du Palais Aguilar de Barcelone (Musée Picasso de nos jours). Peinture conservée actuellement au Musée National de Catalogne

    Suite aux incursions vikings du IXe siècle, les évêchés de Lescar et d’Oloron avaient disparu et furent ensuite inclus aux alentours de 977 dans l’évêché de Gascogne qui regroupa alors sous une même autorité tous les évêchés disparus de Gascogne occidentale. L’un de ses titulaires, Arsiu d’Arracq (Raca en latin, un lieu-dit d’Arthez-de-Béarn), évêque de Gascogne des alentours de 988 à ceux de 1017, était d’ailleurs probablement béarnais. À cette même époque l’abbaye béarnaise de Larreule fut fondée par le duc de Gascogne Guilhem-Sans « dans le pays de Gascogne qui s’appelle Soubestre (in pago Vasconie, qui Silvestrensis dicitur) » selon la notice de sa fondation rédigée au XIe siècle. Quand les évêchés disparus furent rétablis à partir de 1059 et que l’évêché de Gascogne fut par conséquent démantelé, Ramon de Bazas dit « l’Ancien », dernier évêque de Gascogne (v. 1017-1059), devint évêque de Lescar. Mentionnons aussi le fait que le dernier duc-comte de Gascogne autochtone, Sans-Guilhem (1010-1032), mort le 4 octobre 1032, se fit enterrer en l’église Saint-Julien de Lescar où une statue en ronde-bosse le représentait assis sur un cheval. Hélas les destructions causées à cette église par les troupes protestantes du comte de Montgomery en 1569 ont fait disparaître ce monument.

    L’identité gasconne des vicomtes de Béarn et de leurs sujets fut aussi soulignée constamment par nombre de documents médiévaux. Ainsi le chroniqueur Orderic Vital (+ v. 1142) rapportait la participation du vicomte de Béarn Gaston IV dit « le Croisé » (1090-1131) à un raid mené contre des musulmans de la région de Valence en Espagne pendant l’hiver 1124-1125 : « Gaston de Béarn fortifia avec ses Gascons [le château de]Benicadell ». Guibert de Nogent (+ v. 1125), un chroniqueur écrivant sur la première croisade en Terre Sainte, hésitait sur le pays d’origine de ce même Gaston IV, l’un des participants à cette première croisade : « Je ne me souviens pas exactement si ce Gaston, un homme illustre et très riche, venait de Gascogne (Guasconia) ou du Pays Basque (Basconia) : c’était en tout cas l’un ou l’autre j’en suis certain ». Une chronique latine conservée à l’Escorial (près de Madrid) rapportant la prise Saragosse en 1118 par le roi d’Aragon Alphonse Ier et Gaston IV de Béarn indique : « Les chrétiens de Gascogne soulevés par une grande compassion pour leurs frères d’Espagne qui étaient opprimés depuis de nombreuses années par les Sarrasins qui les avaient contraints à subir une persécution permanente, franchirent en grand nombre les Pyrénées afin de libérer l’Eglise opprimée. Avec la protection divine Monseigneur Gaston [IV de Béarn], baron aussi illustre par sa sagesse que par son éloquence, avec d’autres nobles entourés de leurs vassaux, décidèrent de se diriger sur Saragosse, ville qu’ils considéraient comme la racine de tout le mal et l’endroit où la folie sans frein des Sarrasins régnait en maîtresse. Dieu fut si propice aux Gascons et aux Espagnols qui s’entendaient parfaitement que durant leur expédition contre cette cité aucun château ou forteresse ne leur résistât, si bien qu’ils arrivèrent rapidement dans les faubourgs [de Saragosse]qu’ils attaquèrent et prirent sur le champ, obligeant les Sarrasins à se réfugier derrière sa muraille, non sans avoir laissé aux mains des chrétiens toutes leurs richesses. Les Gascons prirent leurs dispositions pour fortifier leur camp plantèrent leurs tentes et se disposèrent à encercler la cité. Parmi eux, un groupe se distingua particulièrement en se lançant dans des attaques ponctuelles contre les Sarrasins et en tuant un bon nombre d’entre eux. » [La ville de Saragosse se soumit aux chrétiens], « le peuple [chrétien] manifesta un enthousiasme délirant lors de la reddition de la cité, de la mainmise sur toutes ses forteresses… ». Le souvenir de cet évènement en est resté si vif que les annales les plus anciennes de Teruel (sud de l’Aragon) rapportent que « la cité de Saragosse est prise par sire Alphonse [Ier d’Aragon] et sire Gaston [de Béarn], comte de Gascogne » (original : « presa es la ciutat de Caragoça de don Alfonso et de don Gaston, comte de Gascuenna »).

    Le troubadour périgourdin Bertran de Born évoquait le vicomte de Béarn Gaston VI de Moncade (1173-1214) en ces termes : « le puissant vicomte qui est chef des Gascons et de qui dépendent le Béarn et le Gabardan ». Pierre de Vaux-de-Cernay, chroniqueur de la croisade albigeoise désignait ce dernier comme « Gaston de Béarn, un certain noble de Gascogne », puis il mentionnait sa visite auprès du comte de Toulouse Raimon VI à Penne d’Agenais en 1212 : « là [à Penne d’Agenais], vint à lui [Raimon VI] un certain noble, le seigneur le plus important de la Gascogne : Gaston de Béarn ».

Avers d’un dernier morlan frappé sans discontinuité et sans modifications à Morlaàs de la fin du XIe siècle au début du XVe siècle

    Dans sa propre chronique, le roi d’Aragon Jaume / Jaime I (1213-1276) rapportait les dires du vicomte de Béarn Guilhem II de Moncade (1224-1229) datant de 1227 qui affirmaient : « je possède la richesse du Béarn en Gascogne » (« que he la riquesa de Bearn en Gascunya »). A la fin du XIIIe siècle, le troubadour gascon bazadais Amaniu de Sescas mentionnait ainsi Guilhelma de Béarn, fille du vicomte de Béarn Gaston VII de Moncade (1229-1290) : « Sur l’autre Guilhelma, la plus noble, je vous dirai : la fille de seigneur Gaston, avec ses belles manières, a atteint la plus haute qualité de notre pays, la Gascogne, et la contrée en est fort illuminée car sa personne attractive y fut née et éduquée ». Guilhem Anelier, le chroniqueur toulousain de la guerre civile navarraise, rapportait qu’en 1276 Eustache de Beaumarchais, le gouverneur du royaume de Navarre nommé par le roi de France « passa par la Gascogne, par la terre du seigneur Gaston [VII de Béarn], et vint à Sauveterre [de Béarn], où l’honorèrent les Gascons ». Plus loin dans ce texte, le vicomte Gaston VII de Béarn est appelé « seigneur des Gascons ».

    D’ailleurs on trouve dans le cartulaire municipal d’Orthez (le « Martinet »), alors capitale du Béarn, un texte de 1308 dont un passage précise : « la ville d’Orthez de la terre de Béarn en Gascogne ». Le chroniqueur catalan Ramon Muntaner mentionnait dans sa chronique écrite entre 1325 et 1328 « un lieu qui a nom Oloron, qui est en Gascogne ». Dans l’introduction du Tractatus utilis super totum officium misse écrit en 1339 par frère Bernat de Parentis (Parentinis) de l’ordre des Dominicains, il est précisé qu’il était du « couvent d’Orthez de Gascogne » (conventus Orthesii de Vasconia). Même après la déclaration de souveraineté du Béarn par Gaston Fébus (le 25 septembre 1347) le grand chroniqueur Jean Froissart (v 1337- v 1404) appelait encore les Béarnais dans ses Chroniques « les Béarnais gascons ». Suite à son voyage en Béarn auprès de Gaston Fébus en 1388, Froissart évoquait le « Béarn, en la Haute-Gascogne ». En 1365, la chancellerie du roi de Navarre Charles II expliquait que l’un de ses messagers s’était déplacé « de Navarre à Bordeaux, et en Béarn et en d’autres régions de Gascogne plusieurs fois ».

Olifant de Gaston le croisé, vicomte de Béarn de 1190 à 1130 (cathédrale de Saragosse, Aragon, Espagne). Tous les olifants de ce type ont été fabriqués dans des pays alors musulmans (Espagne musulmane ou Sicile essentiellement)

    Une lettre de la communauté d’Agen (1363) au roi d’Angleterre Édouard III énumérant les qualités de leur ville ainsi que sa bonne situation géographique afin d’accueillir la cour d’appel d’Aquitaine, place le Béarn en Gascogne : « les terres de Gascogne, c’est-à-dire le Béarn, le Marsan, l’Armagnac, le Fézensac ». En 1382 et en 1393, le mercenaire Bertran d’Orthez, au service des rois de Naples, était dit originaire « d’Orthez en Gascogne » (« Bertherandus de Orthes in Gasconia »). Enfin, Arnaut Esquerrier, archiviste officiel du comte de Foix-vicomte de Béarn Gaston IV et auteur d’une chronique écrite entre 1445 et 1461, rapportait ainsi la bataille de Mesplède (25 août 1442) qui avait opposée, après la prise de Dax par l’armée du roi de France, une troupe française qui était entrée en Béarn à des Béarnais qui s’y étaient opposés : « Lorsque Dax capitula, Blanchefort [le capitaine de la troupe française]et ses gens entrèrent en Béarn ; les Béarnais s’opposèrent à eux et à Mesplède eut lieu la bataille où périrent les Béarnais […]. C’est là que s’accomplit la prophétie de la grande bataille qui devait se faire en Gascogne ». Il est aisé de comprendre qu’Esquerrier place donc encore le Béarn en Gascogne. Pour le pèlerin allemand Arnold von Harff (1499), la Gascogne s’étendait de Sauveterre-de-Béarn à la rive gauche de la Garonne à Toulouse. L’itinéraire de Bruges (en Flandre) datant du XVe siècle faisait également débuter la Gascogne à Sauveterre-de-Béarn.

                 Armoiries des comtes de Foix et vicomtes de Béarn dans la seconde moitié du XIVe siècle.                  Musée de Navarre, Pampelune

    Le Béarn ne commença en fait à être différencié du reste de la Gascogne qu’à partir du XVIe siècle En effet, le statut souverain du Béarn, inventé en 1347 par le vicomte Gaston Fébus (1343-1391) avait mis du temps pour s’installer dans les esprits et l’annexion des autres régions gasconnes au domaine royal français souligna la situation particulière du Béarn. Ce ne fut pas d’un processus de différenciation culturelle que vint la distinction Gascogne / Béarn qui s’opéra alors, mais d’un processus politique. D’ailleurs au niveau linguistique et culturel, la distinction entre le béarnais et le gascon ne fut jamais claire puisqu’il existe en fait plusieurs types de béarnais qui ne sont pas distincts de leurs voisins gascons. Un arrêt du Parlement de Paris datant de 1562 évoque ainsi le « langaige byernois et gascon » et plus loin le « langaige gascon et byernois ». L’historien Nicolas Bordenave (+ 1572) mentionne dans son Histoire de Béarn et de Navarre « la langue gasconne et béarnoise ». La souveraineté de fait du Béarn consacra malgré tout l’expression « langue béarnaise » (lengoa bernesa) employée par Arnaut de Salette en 1571 dans sa traduction en gascon béarnais des Psaumes de David et permit le développement d’un nationalisme béarnais renforcé à la suite de la proclamation du protestantisme en tant que religion officielle (1571). Le rétablissement de la religion catholique couplé avec son union forcée à la France (1620) transforma le Béarn en une province du royaume de France. Cette intégration à la France transmua peu à peu le nationalisme béarnais en un simple particularisme provincial.

Guilhem Pépin, Docteur en Histoire de l’Université d’Oxford

 

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