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LE FUTUR ROI HENRI IV PARLE GASCON AU ROI DE FRANCE HENRI II (1557)

Par Guilhem Pépin d’Historiweb

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Portrait d’Henri de Bourbon, futur Henri III de Navarre et Henri IV de France, vers l’âge de trois ans.

            De nos jours les rois Henri IV représentés à l’écran (film, téléfilms et docu-fictions) ont tous un accent standard français « lissé » depuis le film « La Reine Margot » (1994) de Patrick Chéreau où il était joué par Daniel Auteuil (où il aurait pu faire un accent méridional puisqu’il est provençal). Auparavant, on a montré Henri IV possédant un fort accent gascon et une faconde toute gasconne comme par exemple dans « Vive Henri IV, Vive l’amour » (1961) de Claude Autant-Lara. Il était joué par le truculent comédien Francis Claude qui joua Henri IV à quatre reprises au cours de sa carrière à cause de sa ressemblance physique avec ce roi.

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Autre portrait du jeune Henri de Bourbon (futur Henri IV) enfant.

            Alors qu’en est-il : Henri IV parlait-il gascon ? Avait-il l’accent gascon ? Était-il juste un locuteur de français standard de l’époque sans accent gascon ? Je rappelle que l’accent du français standard de l’époque nous semblerait bien plus proche de l’accent québécois que de l’accent standard « parisien» des médias actuels…

  L’enfance du prince Henri

            Nous savons tous que le futur Henri IV est né le 13 décembre 1553 au château de Pau. Il est le fils de Jeanne d’Albret (en gascon de l’époque : « Johane de Labrit »), reine de Navarre, dame souveraine du Béarn et d’Andorre, comtesse de Foix, d’Armagnac, de Périgord, de Rodez, vicomtesse de Limoges, de Marsan de Gabardan, de Lomagne, et dame d’Albret, etc.

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La reine de Navarre Jeanne d’Albret (Johane de Labrit) jeune

Son père est Antoine de Bourbon, un prince du sang capétien, descendant direct du roi de France saint Louis, qui a été marié avec sa mère afin d’ancrer les possessions des Albret du côté français dans le cadre du conflit avec la couronne d’Espagne.

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Antoine de Bourbon

           Rien n’indiquait à l’époque qu’il avait une quelconque chance réelle de devenir roi de France un jour. Son destin était seulement de devenir roi de Navarre (de fait juste la Basse-Navarre), seigneur souverain de Béarn, ainsi que seigneur de plusieurs seigneuries du royaume de France, ce qu’il deviendra en 1572, le faisant tout de même probablement le plus puissant prince du sang du royaume de France.

            À l’âge de dix-huit mois, le jeune Henri reçoit le titre honorifique de « prince de Navarre » et est confié à une gouvernante. Celle-ci, Suzanne de Bourbon-Busset, est une cousine éloignée du père d’Henri qui est mariée à Johan d’Albret, baron de Miossens et de Coarraze, qui est lui un cousin de Jeanne d’Albret. A partir de ce moment le jeune Henri est donc élevé en Béarn au château de Coarraze dont il ne reste de l’époque du séjour d’Henri qu’une tour médiévale du XIVe siècle.

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La tour médiévale du château de Coarraze (Béarn) qu’a connu le futur Henri IV dans son enfance (arrondissement de Pau, département des Pyrénées Atlantiques).

            Là il est « nourri à la béarnaise » comme le désirait son grand-père Henri II d’Albret, roi de Navarre et seigneur souverain de Béarn (de 1517 à 1555). Selon la légende, il vit ici habillé comme un fils de paysan, pieds et tête nues, et s’amuse à courir la campagne avec des camarades de son âge venant du village de Coarraze. Bien entendu une telle éducation, plutôt baroque pour un prince du sang français, lui fait apprendre la langue locale, soit le gascon parlé en Béarn, appelé également à l’époque du nom de béarnais. Bien entendu, il entend aussi le français qu’on lui parle également.

Le prince Henri de Bourbon parle gascon

            Cette maîtrise de la langue gasconne est particulièrement flagrante quand ses parents le présentent au roi de France Henri II de Valois (règne : de 1547 à 1559) et à sa femme Catherine de Médicis en leur palais du Louvre, à Paris, le 12 février 1557.

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Portrait du roi de France Henri II de Valois.

            Le roi Henri II de France s’amuse alors un peu de la présence du jeune enfant de trois ans et deux mois. Il le prend dans ses bras et lui pose cette question badine afin de s’amuser un peu :

« Voulez-vous être mon fils ? »

            Le jeune Henri, trouvant la question plutôt curieuse, montre alors son père du doigt en disant en gascon :

            « Aquet es lou seigne paï ! » (mot-à-mot : « Celui-là est mon seigneur père ! » , soit ce que l’on dirait aujourd’hui : « Mais c’est lui qui est mon père ! »). Une autre version, moins sûre, rapporte qu’il répond alors : « Aquest es lou seigne reï ! », soit « Celui-là est le seigneur roi [de Navarre]».

Surpris le roi Henri II lui rétorque alors :

            « Puisque vous ne voulez pas être mon fils, voulez-vous être mon gendre ? »

Henri répond alors en gascon :

            « O bé » soit un oui franc et massif en langue gasconne.(1)

            De fait, le roi Henri II a une seule fille qui lui reste à marier : Marguerite, âgée de quatre ans et demi. Le hasard des évènements feront que cette Marguerite deviendra ensuite la fameuse reine Margot en épousant le futur Henri IV à Paris en 1572.

            Mais est-ce que le futur Henri IV perd ensuite l’usage de la langue gasconne au profit du seul français ? Quand bien même des lettres furent rédigées en gascon en son nom pour ses états de (Basse-)Navarre et de Béarn, aucune lettre personnelle d’Henri IV ne nous est parvenue en gascon et toutes ses lettres connues sont écrites en français.

            Toutefois, de temps à autre le français qu’il écrit trahit en fait un locuteur natif de gascon. Henri IV écrit ainsi : « Je suis bien marri que je ne me suis pu trouver sur le port à votre arrivée » (1600). En gascon de l’époque, on dit : « nou-m souy poudu trouba ». « J’ai donné charge de traiter avec M. de Boisdauphin pour le faire estre mon serviteur » (1585), soit en gascon « taü ho esta moun serbidou ». Au lieu de chanson, coutume, étrier, marque, Henri IV écrit canson, costume, estrieu, merque et ces mots étant écrits en gascon de l’époque : « cansou », « coustume », « estriü »,

« merque ». On dit alors en Béarn : lous deüs Estats : ceux (les gens) des Etats. Henri écrit à sa femme Marguerite en 1589 : « Vous savez les injustices qu’on a faites à ceux de la religion ».

            De même : « Depuis quinze jours en ça, les forces de France et d’Espagne sont affrontées » (1597). Le gascon écrit miey an en sa, demi-an en ça (depuis six mois). « Vraiment ma venue était nécessaire en ce pays, si elle le fut jamais en lieu » (1593). En gascon : si-n troubatz en loc : si vous en trouvez en un lieu (pour quelque part). Et il y a nombre de cas similaires dans sa correspondance.(2)

Henri IV se disait gascon. Béarnais était un terme péjoratif le concernant

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Portrait d’Henri IV de Bourbon en tant que roi de France et de Navarre.

            Comment d’ailleurs se nomme lui-même Henri IV ? Comme gascon ou comme béarnais ?

            Tous les témoignages convergent pour affirmer qu’il se disait avant tout gascon. Ainsi devant le parlement de Bordeaux qui refusait d’enregistrer l’un de ses édits en 1608 il lança fou de colère : « Je vous connais, je suis gascon comme vous ! ».(3) Il lui arrivait rarement de se nommer « béarnais », mais c’était alors pour se moquer de ses ennemis qui le dénigrait ainsi car ce terme voulait souligner qu’il était un étranger au royaume de France, seigneur d’un état officiellement protestant depuis les ordonnances de Jeanne d’Albret de 1572. De fait, tous les témoignages d’époque insistent sur le fait que le terme béarnais était utilisé de manière péjorative envers Henri IV par les ligueurs catholiques, afin de le délégitimer dans la course au trône de France.

            On trouve ainsi : « le Béarnois, c’est ainsi que les ligueurs l’appelloient par mépris ou par dérision ».(4) En 1592, les ligueurs parisiens parlent d’Henri IV si celui devient catholique pour être accepté par eux en tant que roi de France : « lequel par desdain ils appelloyent le Bearnois, [s’il] se rangerait par eux au parti par eux nommé catholique, il n’estoit plus recevable [pour eux]».(5) De même, après le meurtre de son prédécesseur Henri III : « les plus impudents et passionnés ne l’appelleront que le Béarnois par desdain ».(6)

Gascons et Français au XVIe siècle

            En lisant les textes du XVIe siècle, il est frappant de constater que les Gascons sont couramment distingués des Français. Cette distinction, assez incompréhensible de nos contemporains, est tout-à-fait explicable. Les textes médiévaux la font également constamment. Il s’agit en fait d’une distinction d’ordre ethno-linguistique : d’un côté les Gascons parlant le gascon, une langue d’oc ayant un léger substrat basque dans une zone située grosso modo au sud de la Garonne et s’étendant jusqu’aux Pyrénées, de l’autre les « Français », locuteurs d’oïl habitants les régions situées au nord de la Loire. La « France » désignant quasi-constamment dans les écrits méridionaux le pays situé au nord de la Loire. Il était alors courant jusqu’en plein XIXe siècle de dire « aller en France » pour dire « monter à Paris ».

            Ainsi Étienne Dolet défend les étudiants français face aux étudiants gascons dans une joute oratoire organisée entre « nations » étudiantes à l’Université de Toulouse (1533). Ou encore le chef militaire gascon réputé Blaise de Monluc distingue constamment dans ses « Commentaires » les Gascons des Français, ainsi que la Gascogne de la France. Pourtant ce dernier se dit également être « français ». Que doit-on donc comprendre ? Que le fait d’être un sujet du roi de France faisait de vous un « français » au sens d’appartenance politique au royaume de France, et ce, en dépit de la distinction interne de type ethno-linguistique entre deux « nations » : la gasconne et la française.

            Ensuite, il faut comprendre que les « français » (comprendre les habitants des régions situées au nord de la Loire) ont artificiellement étendu le vocable de gascon aux habitants de l’ensemble des régions méridionales parlant une langue ou dialecte d’oc, à l’exception des habitants des régions situées à l’est du Rhône, soit essentiellement les provençaux. L’auteur gascon Pey de Garros rapporte ainsi en 1567 que des non-Gascons déclarent dans le nord de la France qu’ils le sont et disent là-bas qu’ils reviennent en « Gascogne » quand ils partent chez eux dans le sud du royaume. Mais Garros est très clair : les véritables gascons sont concentrés essentiellement dans les régions situées entre la Garonne et les Pyrénées.

Gascons et Béarnais au XVIe siècle

            Jusqu’au XVIe siècle, les textes qui nous sont parvenus sont formels : les Béarnais sont considérés et étaient considérés comme étant des gascons, comme tous leurs voisins situés au nord et à l’est du Béarn. Mais contrairement à toutes les autres régions de langue gasconne, le Béarn a connu un statut politique très particulier à partir du moment où le comte de Foix et vicomte de Béarn Gaston dit Fébus (+ 1391) a affirmé tenir le Béarn de manière souveraine (25 septembre 1347). Ce statut de facto mis du temps à entrer dans les esprits et il fallut que la Gascogne occidentale unie à la couronne d’Angleterre (de Bordeaux à Bayonne) soit conquise par le roi de France Charles VII (en 1451 et 1453) pour que le Béarn se retrouve entouré de terres gasconnes soumises directement ou indirectement aux rois de France.

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Carte des possessions des Albret, rois de Navarre et seigneurs souverains de Béarn. Tirée de « Histoire de Béarn », éd. D. Bidot-Germa, M. Grosclaude et J.-P. Duchon, Orthez, éditions Per Noste, 1992, p 57.

            Cette situation spécifique a perduré malgré les appétits de ce puissant voisin. Les vicomtes de Béarn – comtes de Foix changèrent leur titre pour celui de « seigneur souverain de Béarn ». Cette souveraineté de fait, contestée par la France, mais rarement, fut renforcée quand le seigneur de Béarn et comte de de Foix devint également roi de Navarre par héritage en 1479. Mais les deux entités politiques, Béarn et Navarre, ne fusionnèrent jamais. Ce particularisme juridique béarnais fonda alors une identité politique béarnaise distincte des autres régions gasconnes. Celle-ci fut renforcée par l’établissement officiel de la religion calviniste ou protestante en Béarn par Jeanne d’Albret en 1572. Il faut souligner que tous les actes béarnais étaient encore rédigés en gascon au XVIe siècle et au début du XVIIe siècles, une langue de plus en plus appelée localement du seul nom de béarnais. Cette langue fut encore employée par les États (l’assemblée représentative de la province), qui ne reconnurent jamais l’annexion à la France, jusqu’en 1789.

            In fine, les Béarnais développèrent ce que l’on peut considérer comme une conscience nationale spécifique du fait du statut souverain de leur principauté qui perdura jusqu’à l’union du Béarn à la couronne de France en 1620. Ainsi, selon le réputé philologue Joseph-Juste Scaliger (1540-1609) natif de la ville d’Agen indique ainsi qu’ils surnommaient « gavaches », soit étrangers, les locuteurs de gascon extérieurs au Béarn, quand bien même ils parlaient la même langue : « Le Béarnois est vray Gascon. Il n’y a différence que comme entre ceux de Poictiers et ceux de Niort […] Les Béarnois appellent les autres gavaches [étrangers] et cependant c’est le mesme langage. Ils appellent les François Fracimands, langue pelüe. »(7)

            Pour conclure, on peut penser qu’Henri IV est le véritable emblème de la France naturellement multilingue dans ses frontières. Parmi les rares souverains français qui peuvent lui être comparés sur ce point on peut trouver Napoléon Ier qui était corse d’origine et savait bien entendu le corse et l’italien, et prononçait le français avec un accent corse, ou encore son neveu Napoléon III, élevé en Allemagne, qui avait lui un fort accent allemand quand il parlait en français.

Guilhem Pépin.


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Armes d’Henri III roi de Navarre, seigneur souverain de Béarn,duc d’Alençon, comte de Foix, d’Armagnac et de Bigorre, seigneur d’Albret etc…

(de 1572 à 1610 pour la Navarre et le Béarn, jusqu’en 1607 pour ses autres possessions alors fondues totalement dans le domaine royal des rois de France).


Notes:

(1) Ruble, Alphonse de, Antoine de Bourbon et Jeanne d’Albret, tome I, Paris, 1881, p 130 et 139. Et Babelon, Jean-Pierre, Henri IV, Paris, éd. Fayard, 1982, p 52-53.

(2) Comment parlait Henri IV et avait-il engasconné la Cour ?, Revue Henri IV, 1909.

(3) Le Mao, Caroline, Parlement et parlementaires. Bordeaux au Grand siècle, Seyssel, éd. Champ Vallon, 2007, p 277, n.2. Réponse écrite à la harangue du président du Parlement Dubernet, Bibliothèque municipale de Bordeaux, ms 383, f°8.

(4) Varillas, Antoine, Histoire de Henry Trois, tome II, Paris, 1694, p 35-36.

(5) Serres, Jean de, Recueil des choses mémorables avenues en France sous le règne de Henri II, François II…, Dordrecht, 1598, p 754.

(6) Serres, Jean de, Inventaire général de l’histoire de France…, tome II, Genève, 1645, p 616.

(7) Scaligerana ou bons mots… de J. Scaliger, Cologne, 1695, p 157-158 et en latin les mêmes données p 9-10.

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